Michel Deverge

Menues chroniques d'un séjour en Thaïlande (1989-1992) (2)


A l'instar de certains des dieux qu'elle a hérités de l'Inde, Krungthep, la cité des anges [car tel est son nom en langue siamoise] offre plusieurs visages faisant face à des orients décalés. De chaque côté des tunnels de bruit, de fureur, d'automobiles et de ciment que sont les grandes avenues métropolitaines s'étend un lacis de ruelles, les soï et les trook, où immédiatement le décibel s'apaise, le cheval-vapeur se modère et où l'habitat hésite encore à bétonner trop haut. Ce ne sont souvent à peine plus que des venelles, herbues et arborées, où subsistent encore, et peut-être pas pour longtemps, les dernières maisons traditionnelles, d'opulentes et secrètes résidences, des temples modestes et ignorés, l'épicerie chinoise modèle 1915 non modifié et des marchés de plein-air, vespéraux et sereins comme à la campagne dont ils respirent les odeurs.

Car c'est bien d'une campagne dont il s'agit et de laquelle on peut apercevoir les tours insensées du Bangkok de demain, hautes comme une menace extra-terrestre; la campagne d'une ville qui s'urbanise depuis peu, mais avec la frénésie des nouveaux adeptes et qui a encore quelques pieds dans l'eau de ses canaux, les khlong. Pourtant, la Venise orientale, comme l'avaient surnommée les voyageurs du siècle dernier, a pris un vieux coup de modernisme et du coté de Bangkok nombre de canaux ont été recouverts de macadam. C'est sur l'autre rive de la Mae Nam Chao Phraya, la Rivière Royale, du coté de Thonburi, qu'il faut visiter le monde de l'eau, sur les Khlong Bangkok Yaï, Bangkok Noï et leurs tributaires. En bateau bien sûr, car cet univers est autrement invisible, si disjoint et décalé qu'il est des autres.

Le voyage est quasiment entomologique; comme dans ces fourmilières de laboratoire dont une paroi vitrée est recouverte d'un carton amovible pour permettre la découverte de l'intérieur, il est une coupe à travers la ville et la vie. Au long des berges défilent les vieilles maisons et les boutiques ouvertes sur le canal, les derniers marchands flottants épargnés par les centres commerciaux climatisés, les lourdes barges à marchandises, les temples aux parvis aquatiques, les coches d'eau et les taxis rapides à longue queue, les vergers et les résidences du bord de l'eau qui reviennent si fort à la mode. Ces vues d'un passé désormais idéalisé sont encore présentes sur les canaux. Elles sont celles du village rêvé où se réfugient les valeurs, parfois mythiques, d'un monde siamois baigné d'une convivialité apparemment fluide comme l'eau qui anime si bellement Thonburi et où les enfants barbotent encore.

La Mae Nam Chao Phraya est beaucoup plus monumentale. En suivre le cours du pont de Krungthon à celui de Krungthep est une noble revue de l'histoire de la ville au coeur palpitant du monde de l'eau. La rivière des rois est un fabuleux spectacle à observer en fin d'après-midi, après une grande pluie de mousson, quand le ciel et les couleurs sont lavés. Elle reste aussi l'indispensable point de repère dans tout déplacement à travers la ville.

Le quartier de Hemdé, dit de soï Suan Pluu, est d'une autre inspiration et vaut tous les quartiers urbains de la capitale. Il témoigne d'un profond métissage chinois, si profond que les deux mondes s'en dissolvent mutuellement. Tous les marchands de la rue, beaucoup de ceux du marché sont gens de Chaochou dont ils continuent, inégalement d'ailleurs, à pratiquer le dialecte. Ils ont importé, et pas d'hier, la mode architecturale du compartiment [boutique étroite sous appartement allongé], l'ordre, ou, si on préfère, le désordre des boutiques célestes, le vivre et le manger ensemble dans la rue, la forme des tables et des tabourets, l'art de la cuisine depuis le hundun cantonnais jusqu'au poulet haïnanais et le gilet de peau sur caleçon flottant des grandes chaleurs quand il fait bon se gratter les orteils, à moitié assoupi sur un petit pliant face au tohu-bohu de la rue. La symphonie ne déparerait pas les quartiers populaires de Hongkong, Shanghaï ou Taïpei sauf à changer les enseignes où les caractères chinois deviennent de petite taille sous le panonceau en thaï. Seuls, vraiment, les marchands de fleurs donnent la touche qui n'est pas de là-bas, avec le goût profond de leurs arrangements et du mariage raffiné de leurs couleurs et de leurs formes.

La quintessence de la sinité se trouve dans la ville chinoise, Yaowarat, au coeur de la ville, où le monde des thaï disparaît totalement et l'aspect campagnard aussi et où l'agglomération des choses et des gens atteint à sa plus grande viscosité. Yaowarat est une ville dans la ville, un orgasme continu d'activité et de fébrilité le jour entier, un gigantesque marché universel et un point focal de la bouffe communautaire comme de l'en-cas, vite fait bien fait , sur le pouce. Yaowarat est une ville chinoise plus chinoise que les villes chinoises car elle offre sur un espace réduit tout ce qu'elles présentent et constitue ainsi un compendium exemplaire de la sinité.

Au nord-ouest de cet ombilic et à l'emplacement de l'ancien quartier chinois déplacé lors de l'installation de la dynastie à Bangkok à la fin du dix-huitième siècle, se trouvent le Grand Palais admirable d'exotisme baroque au bord du fleuve, les ministères sévères à l'occidentale, et plus au nord, les rues larges, droites et vertes de Samsen où l'aristocratie abritait son confort dans d'admirables résidences aux styles inattendus protégées par de voluptueux jardins. Celle de Vimanmek, désormais restaurée, en est l'archétype. Non loin de là l'immense quadrilatère de Chitralada, la résidence du roi, qui, comme en d'autres lieux d'Asie, est un trou de silence habité par la Présence et cerné d'augustes douves presque aveugles.

Au contraire, les banlieues de la capitale [Bangna, Bangkapi, Klongton, Bangkhunthian...et la liste est longue] ne sont point soumises à l'ordonnance étatique. Elles poussent follement, livrées à l'arbitraire de la spéculation immobilière, à l'occupation sauvage des sols, toujours en avance sur l'urbanisme, toujours en retard sur l'eau, le gaz et l'électricité, parsemée de villages nouveaux au luxe californien, entrelacée de presque bidonvilles dans la poussière d'une voirie en devenir et dans le désordre des travaux éparpillés et des ordures oubliées.

Bangkok est une vraie ville, vivante, diverse jusqu'aux contraires, infiniment active, un moloch aussi qui engloutit sans cesse les vergers, les rivières et les rizières dans une course qui annonce une des mégapoles du monde et la digestion définitive de sa Venise.

Cette découverte toujours renouvelée et jamais exhaustive de la capitale dont même la foultitude des guides touristiques n'épuisait pas la matière, Hemdé la faisait pour beaucoup en voiture. L'usage du bateau était devenu une fête trop rare, car il ne desservait plus la ville moderne d'une manière pratique; la flânerie pédestre, quand il en avait le loisir, pouvait être rien moins qu'épuisante quand se conjuguaient le bruit, la pollution et la chaleur, sauf pendant les quelques semaines bénies du bref "hiver": le ciel bleu, le vent de Chine et l'humidité moindre rejoignaient alors de plus charitables températures pour donner l'illusion bénie de la fraîcheur. Nonobstant ces limites, le nombre de visites que Hemdé avait à faire ou à rendre, la fréquence des mondanités, y compris des crémations et l'accompagnement des augustes visiteurs et missionnaires venus d'Occident l'amenaient en tous lieux en des heures très diverses et lui donnaient une assez belle connaissance de la ville. Elle restait pour lui inséparable du mentor qui la lui avait présentée, qui le convoyait et qui lui aussi valait le détour.

Khun Singh, le chauffeur thaïlandais, est un monsieur assez vieux, méticuleux, d'une grande dignité et d'une extrême politesse qui ne se départit jamais de l'exquis. Cependant, quand à l'abri des vitres fumées de la voiture il se lance dans le pandémonium automobile de la capitale, il mute.

L'isolement de l'habitacle parait couper les liens de courtoisie implacable qui l'unissent à ses semblables. A tel important personnage engoncé à l'arrière de sa Mercedes 500 métallisée et climatisée [un des signes les mieux reconnus du pouvoir et de la réussite], personnage qu'il saluerait au bord de la prosternation s'il venait à naviguer pédestrement dans ses eaux, il se permet impunément de faire une suicidaire, savante et préméditée queue de poisson pour gagner une place sur l'autre file, celle qui va toujours plus vite. Ces aimables revanches sur les rigidités sociales, ces bras d'honneur au karma multipliés à la puissance des trois millions d'automobiles, motomobiles et camions et la rareté des grandes voies de circulation [les soï et les trook sont des voies de coagulation] donnent au trafic automobile de la capitale un tonus de corrida dense, de rodéo sans fin ni espoir car il est coiffé d'un chapeau de pollution solidifiée quelquefois exacerbée par la chaleur d'exception qui lui donne les reflets bleutés des nuages post-atomiques. Khun Singh participe avec ardeur, comme tous les chauffeurs, notablement ceux des taxis et des autobus, à l'entropie véhiculaire, mais il a des instants de rémission et de repli sur les valeurs éternelles. Il laisse passer avec bonté, sinon avec régularité le triporteur pétaradant qui se consacre avec ubiquité au transport des passagers peu fortunés, l'universel tuk-tuk qui essaie de traverser le fleuve automobile au risque d'une réincarnation plus rapide que prévue. Le fleuve circulatoire déborde et menace la vie même de la cité sous les yeux d'un gouvernement traditionnellement impuissant qui échafaude pour la vingtième fois ses fabuleux projets de trains aériens, d'autoroutes suspendues, de bateaux-mouches, de couloirs d'autobus...; le public sait d'expérience que rien ne sera fait avant longtemps, que la montée de la marée automobile est inscrite dans les pires certitudes, que quatre heures de transport journalier sont déjà le fait d'une grande partie des classes laborieuses et que, dans le meilleur des cas, les travaux de toute nouvelle infrastructure un peu importante paralyseraient complètement la métropole.

Au fond, mei pen raï, ça ne fait rien, car l'automobile est le symbole par excellence du développement, et la pollution son aura; rien ne serait pire que leur absence, tant ils sont prégnants d'espérance. En l'état des transports de la ville [un inépuisable sujet de conversation et d'excuses] et eu égard aux soucis de ponctualité dont il aimait honorer ses partenaires, Hemdé arrivait souvent très en avance à ses rendez-vous et disposait alors d'un petit temps pour visiter le wat [temple] du voisinage, et avec plus de cinq cent wat dans la ville il y en avait toujours un dans le voisinage, sous la main. Sans être religieux, Hemdé aimait les rites, les ors et les stucs des dieux, et avait déjà eu l'occasion, dans des postes asiatiques antérieurs, d'être séduit par les manifestations du bouddhisme; ce n'était pas uniquement de l'esthétisme, car pour des raisons salutaires, domestiques, conviviales ou ethnologiques il ne dédaignait pas de pratiquer les rites locaux, même s'il n'était pas toujours simple de s'y intégrer.

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30 juin 1997
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